Laurent Alexandre & Olivier Babeau, Ne faites plus d’études : Apprendre autrement à l’ère de l’IA, Buchet – Chastel, 2025.

L’ouvrage de Laurent Alexandre et d’Olivier Babeau s’inscrit dans le sillage des essais de prospective éducative à l’ère de l’intelligence artificielle générative. Publié en 2025 dans la collection « Essais et documents » chez Buchet-Chastel, il se présente comme une critique radicale de l’institution universitaire – il n’est pas question du primaire ou du secondaire —, jugée figée et déconnectée des compétences réellement requises dans une économie désormais gorgée d’IA.
Le titre – Ne faites plus d’études – est volontairement provocateur. Les auteurs précisent très tôt qu’il ne s’agit pas de cesser d’apprendre, mais, au contraire, d’entrer dans une logique d’hyper-apprentissage : « nous ne disons pas : n’apprenez plus ; au contraire, apprenez plus, toujours plus […] nous disons : déscolarisez votre pensée. Apprenez autrement. Apprenez tout le temps » (p. 16). L’objectif est clair : apprendre « plus vite que le monde ne change », et le livre se présente comme une tentative pour décrire cette trajectoire et en tirer les conséquences pour les individus et pour l’école.
La thèse peut se résumer en trois propositions. D’une part, l’IA bouleverse la hiérarchie des compétences, en automatisant tout ce qui est de l’ordre du « pensable » standardisé. D’autre part, le système éducatif, structuré autour du diplôme et de la transmission descendante, est inadapté à cette mutation. Et encore, la survie cognitive et professionnelle des individus dépendra de leur capacité à co-évoluer avec l’IA : apprendre avec elle, mais également sans elle.
Sur ce fond, l’ouvrage articule trois grands volets. D’abord, un diagnostic techno-économique : montée en puissance des LLM, automatisation des tâches intellectuelles, transformation des organisations et des métiers. Ensuite, une cartographie du travail de demain : secteurs menacés, secteurs reconfigurés, secteurs renforcés par l’IA. Enfin un programme d’« éducation post-académique » : nouvelles compétences-clés, nouvelle place pour les enseignants, nouvel écosystème d’apprentissages distribués.
Le livre est traversé par un constat très dur sur le devenir de nombreux emplois intellectuels. L’IA ne « remplacera » pas l’humain comme on change une ampoule, écrivent les auteurs, mais risque de le rendre « accessoire, puis marginal, puis folklorique, comme le tir à l’arc, l’équitation ou la théologie : nobles disciplines, mais qui n’organisent plus le monde depuis longtemps » (p. 34). La formule, volontairement choquante, dit le cœur de leur inquiétude : ce ne sont pas seulement des tâches qui disparaissent, mais des pôles organisateurs de sens.
Dans ce contexte, la compétence rare devient, selon eux, « la capacité à travailler avec l’inconnu, à explorer les marges, à concevoir l’inédit » (p. 77). Le seul vrai danger ne serait pas l’IA elle-même, mais une stagnation de l’imagination humaine : si l’on délègue à la machine tout ce qui est de l’ordre du « pensable », nous perdons la lente maturation des idées, ces réflexions « qui nécessitent du temps pour mûrir ». L’habitude de recourir systématiquement à l’IA pour automatiser la moindre tâche cognitive menace précisément ce temps long.
Dans le monde du travail, les auteurs insistent sur une tension structurante : d’un côté, les organisations restent des « arènes sociales » pétries de rationalités partielles, de jeux politiques, de routines irrationnelles ; de l’autre, « l’économie ne récompense pas la prudence mais la productivité, et à ce jeu-là l’IA est un choc technologique majeur » p. 101). En d’autres termes, l’implantation de l’IA sera socialement chaotique, lente et conflictuelle, mais technologiquement irrésistible. Les pages consacrées à l’adoption de l’IA en entreprise exposent bien ces frictions : résistances culturelles, inertie des structures, mais aussi incitations économiques puissantes à l’automatisation.
Sur le plan sectoriel, le livre distingue nettement les activités hautement automatisables et celles qui, au contraire, pourraient être renforcées par l’IA. Les auteurs listent notamment les métiers de la proximité humaine : accueil, hospitalité, médiation culturelle, animation, coaching… On n’y achète pas seulement une prestation, mais « une expérience humaine partagée ». Les métiers de la main, les métiers du soin et du lien, le spectacle vivant, ou encore les métiers de prise en charge de la responsabilité (décision, arbitrage, régulation). Ces domaines restent difficiles à automatiser parce qu’ils engagent corps, vulnérabilité, jugement pratique et confiance.
Le ton est celui d’un constat de froide lucidité : le livre « déshabille » la réalité du marché du travail pour en révéler la nudité cruelle, sans se réfugier dans un humanisme consolant.
C’est dans ce contexte que l’ouvrage développe sa réflexion éducative. Dans un monde saturé d’IA, « le rôle de l’enseignant ne peut plus être de transmettre ». L’information est partout, instantanément accessible ; le professeur devient celui qui trie, explique, contextualise, problématise un savoir omniprésent. Plus loin, les auteurs synthétisent ce déplacement : ce que le professeur doit désormais incarner, « c’est moins la connaissance que la méthode, moins la réponse que la rigueur intellectuelle, moins la vérité que l’esprit critique, moins l’apprentissage lui-même que la volonté d’aller plus loin » (p. 124).
Ils parlent d’une nouvelle grammaire du champ éducatif où la compétence décisive ne sera pas le stock de savoirs mais la capacité à collaborer ou à survivre face à des entités plus brillantes et plus rapides que nous. L’intelligence du xxiᵉ siècle naît d’une tension, résumée par la formule de Michel Lévy-Provençal : ceux qui ne sauront pas utiliser l’IA seront dépassés ; ceux qui ne sauront penser qu’avec elle seront asservis. Le futur « appartient à ceux qui savent réfléchir avec la machine, c’est-à-dire réfléchir même si la machine s’éteint » (p. 152).
Dans ce cadre, les auteurs insistent sur un noyau de compétences transversales : plasticité cognitive, capacité à se former en continu, autonomie, créativité. Ils décrivent l’émergence d’une « société hyper-éducative » où chacun est sommé de devenir l’architecte actif de sa propre formation. L’enseignant n’y « dicte » plus ; il accompagne. L’élève n’y obéit plus, mais interagit et co-construit son parcours.
Ce nouveau régime d’apprentissage repose aussi sur des écosystèmes numériques informels : GitHub, Stack Overflow, Substack, Discord, Reddit, qui fonctionnent comme autant de lieux de socialisation cognitive et de montée en compétences « en situation ». Les auteurs y voient la matrice de nouveaux métiers – ils évoquent par exemple l’« AI-researcher » – mais aussi le laboratoire d’une pédagogie orientée vers l’extraction de « grandes idées, contradictions, angles morts, promesses inexplorées » dans des flux massifs d’information. L’enjeu n’est plus de mémoriser des contenus, mais de savoir les cartographier, les critiquer, les recombiner.
Sur ce fond, le mot d’ordre final – « ne faites plus d’études… du moins pas au sens traditionnel et figé du terme » – prend son sens. Il ne s’agit pas de délégitimer tout cadre académique, mais d’appeler à une démassification des trajectoires éducatives et à une hybridation plus serrée entre institutions, communautés en ligne et autoformation.
Les auteurs semblent chercher à enfoncer le clou en multipliant les répétitions plus ou moins directes. De ce fait, je n’ai pas trouvé ce livre très agréable à lire. Néanmoins, l’ouvrage présente des qualités indéniables. D’abord, il offre une synthèse claire des effets structurants de l’IA sur le travail et l’éducation, avec une capacité rare à articuler dynamique techno-économique et enjeux pédagogiques Ensuite et surtout, il formule, de manière frappante, la nécessité d’une révolution du rôle enseignant et d’une reconfiguration profonde des curricula : recentrage sur la méthode, l’esprit critique, la plasticité cognitive. Par ailleurs, il prend au sérieux la dimension cognitive et imaginative des transformations en cours : le risque majeur serait moins la disparition de certains emplois que l’atrophie de notre capacité à penser par nous-mêmes, à laisser mûrir des idées dans la durée.
Cependant, la lecture appelle aussi plusieurs réserves. Le vocabulaire de la « survie cognitive », de la course pour apprendre « plus vite que le monde ne change », du futur appartenant à ceux qui sauront « collaborer ou survivre » face à l’IA, installe une logique de sélection permanente. L’apprentissage y apparaît d’abord comme une stratégie de compétitivité individuelle dans un environnement hostile. Cette perspective, efficace comme électrochoc, laisse dans l’ombre des questions décisives : comment penser la justice sociale, les inégalités d’accès au numérique, la prise en compte des vulnérabilités dans une « société hyper-éducative » où tout le monde n’a pas les mêmes ressources pour devenir entrepreneur de soi-même ?
La phrase qui relègue la théologie au rang de discipline « folklorique » dit quelque chose d’important sur l’anthropologie implicite du livre : ce qui compte est ce qui « organise le monde », c’est-à-dire l’économie et la technologie. Sont relégués à la périphérie tout ce qui relève de la quête de sens, du symbolique, de la contemplation. Or, dans le contexte éducatif – et plus encore dans un contexte chrétien ou humaniste – cela ouvre un vrai débat : peut-on penser l’éducation au xxiᵉ siècle uniquement comme adaptation fonctionnelle au choc IA, sans reposer la question des finalités – humaines, spirituelles, civiques – de l’acte d’apprendre ?
L’appel à « déscolariser la pensée » est stimulant, mais l’ouvrage reste centré sur l’individu-apprenant. Les institutions éducatives y apparaissent surtout comme des structures dépassées, à réformer pour mieux accompagner la montée en compétences autonome. Les conditions concrètes d’une transformation systémique (temps long des réformes, formation des enseignants, articulation avec la recherche, régulations éthiques de l’IA en éducation) demeurent peu explorées. On aurait souhaité que les auteurs articulent plus précisément leur vision avec les enjeux de politique éducative, de gouvernance des systèmes et de responsabilité collective.
La perspective est largement individualiste, qui néglige complètement l’animal politique qu’est l’humain : son besoin de vivre avec d’autres, d’apprendre avec d’autres, d’apprendre à vivre ensemble, etc.
Malgré ces limites, Ne faites plus d’études constitue un texte utile et stimulant pour celles et ceux qui réfléchissent à l’avenir de l’éducation à l’ère de l’IA. Il oblige à regarder en face plusieurs réalités que l’on préfère parfois contourner. En premier lieu, la banalisation de l’usage de l’IA pour tout ce qui est « pensable » au quotidien, avec le risque réel d’affaiblissement de notre endurance intellectuelle. De plus, la nécessité de recentrer l’école sur le développement de facultés non substituables : jugement, imagination, sens de la nuance, capacité à dialoguer avec des systèmes plus puissants sans leur abandonner notre faculté de juger. Et aussi, l’urgence de penser une culture de la collaboration homme–machine qui ne soit ni un fétichisme technophile ni un refus crispé.
Le livre fournit un langage et des images qui peuvent nourrir des débats pédagogiques, notamment autour :
- de la redéfinition du métier d’enseignant ;
- de l’intégration des communautés en ligne (GitHub, Stack Overflow, Reddit…) dans des parcours de formation structurés ;
- de la place à donner, dans les curricula, à la créativité, à la plasticité cognitive et à la formation continue, au-delà de la logique du diplôme unique.
Au total, l’essai d’Alexandre et Babeau propose une critique tranchante de la scolarisation traditionnelle et un plaidoyer vigoureux pour une éducation post-universitaire à l’ère de l’IA. Il invite à penser ensemble deux exigences qui, pour un lecteur soucieux d’éthique, de théologie et d’éducation, ne peuvent être séparées : apprendre à « réfléchir avec la machine », en tirant le meilleur de ses apports ; mais aussi préserver la possibilité de « réfléchir quand la machine s’éteint », c’est-à-dire de garder, au cœur de nos institutions éducatives, un espace pour la lenteur, la gratuité, la contemplation et la construction d’un jugement vraiment humain.
C’est précisément dans cette tension – déjà soulignée par les auteurs, mais à approfondir – que se joue sans doute l’avenir d’une éducation à la fois technologiquement lucide et vraiment humaine.
En ligne sur https://www.buchetchastel.fr/catalogue/ne-faites-plus-detudes/





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