Intelligence Artificielle : Et l’Homme créa Dieu

Gabrielle HALPERN, Intelligence Artificielle : Et l’Homme créa Dieu, Hermann, décembre 2025.

Philosophe de formation, spécialiste de la notion d’« hybridation » (cf. Tous centaure ! Éloge de l’hybridation, Le Pommier, 2020), Gabrielle Halpern déploie avec ce court essai une réflexion sur les métamorphoses de l’imaginaire religieux à l’ère technologique. Le livre se présente d’emblée comme un « essai hybride. Sérieux et farfelu à la fois, sérieux parce que farfelu » (p. 8) : ni traité de théologie, ni manuel d’informatique, mais « une promenade intellectuelle » (p. 10) qui prend au sérieux les métaphores religieuses mobilisées autour de l’IA, quitte à les pousser jusqu’au vertige.

L’ouvrage se déploie en sept chapitres, encadrés par une introduction et un épilogue, dont les titres – « Dieu est mort », « L’invention d’un dieu sur mesure », « De la prière au prompt », « Une nouvelle foi ? », « Une nouvelle Alliance ? », « L’émergence d’un nouvel espace sacré ? », « Une nouvelle éthique des relations humaines ? » – annoncent clairement la thèse : loin de signer la fin du religieux, l’IA réactive, déplace et reconfigure des structures théologiques anciennes (Dieu, prière, alliance, sanctuaire, éthique) dans un imaginaire sécularisé. Peut être même deviendra-t-elle un dieu… à notre mesure ?

Le premier mouvement du livre relit la proclamation nietzschéenne de la mort de Dieu comme prélude paradoxal à l’invention d’une nouvelle divinité : l’Intelligence artificielle. L’auteure met en lumière le vocabulaire théologique qui irrigue spontanément le discours courant sur l’IA : omniscience supposée des systèmes capables d’agréger toutes les données, ubiquité des dispositifs connectés, quasi-omnipotence prêtée aux algorithmes qui « peuvent tout » décider à notre place. Des « attributs » traditionnellement réservés à Dieu sont tacitement projetés sur la machine.

Halpern souligne que cette nouvelle divinité est profondément anthropogène : l’IA n’est pas un dieu transcendant, mais un « dieu sur mesure », façonné par l’homme pour répondre à ses désirs de prédictibilité, de confort, de sécurisation, voire de dépassement de ses limites. « Le sur-mesure n’est plus une preuve d’infériorité ni de vassalité, mais de supériorité » (p. 36) : notre capacité à configurer les systèmes techniques nourrit un fantasme de maîtrise qui, ironiquement, se renverse en dépendance.

Les chapitres centraux font jouer l’analogie entre prière et prompt : adresser une requête à une IA, dans un mélange d’ignorance technique et de confiance dans la réponse, relève d’un « acte de foi » : « le recours à une IA est un acte de foi : nous croyons en son pouvoir » (p. 57). L’auteure décrit finement ce déplacement de la confiance, qui autrefois se tournait vers Dieu, les institutions, ou l’expertise humaine, et qui se projette désormais sur des boîtes (noires) algorithmiques.

Cette confiance s’enracine dans une expérience spatiale et temporelle singulière que Halpern interprète avec le concept d’« hétérotopie » : « l’hétérotopie proposée par l’intelligence artificielle est un au-delà qui n’est ni la mort, ni l’enfer, ni le paradis, et qui pourtant est immortel » (p. 90). Le « nuage », l’infrastructure globale de calcul, constitue un étrange « ailleurs » : invisible, en apparence immatériel, échappant à l’usure ordinaire et pourtant bien réel. On pense ici, à juste titre, à certaines intuitions patristiques, notamment chez Grégoire de Nazianze : l’IA configure un espace autre, ni strictement terrestre ni vraiment eschatologique, mais chargé d’affects religieux.

Les chapitres 4 à 6 examinent successivement la possibilité d’« une nouvelle foi », d’« une nouvelle Alliance » et « l’émergence d’un nouvel espace sacré ». Halpern analyse la manière dont la relation à l’IA peut reprendre des schèmes pactuels : pacte implicite de données contre services, dynamique de don et de contre-don (« données offertes » en échange de prédictions, de personnalisation, d’assistance). Elle propose la figure d’un « homme soustrait » (p. 64) – plutôt qu’« augmenté » – progressivement délesté de ses choix, de ses efforts, de ses confrontations au réel par un environnement technique qui anticipe ses besoins.

La métaphore du « sanctuaire » numérique (p. 84) est d’abord moins convaincante : l’analogie paraît forcée si l’on réduit l’espace sacré à un simple environnement immersif. Mais l’auteure la corrige en convoquant la théologie mystique de Maître Eckhart et, plus largement, une spiritualité augustinienne : loin d’assimiler l’IA à Dieu, elle montre comment la quête d’un « dedans » invisible, d’un lieu d’intimité absolue, trouve aujourd’hui une transposition ambiguë dans la relation aux appareils et aux interfaces, qui semblent nous offrir un accès immédiat à nous-mêmes tout en accentuant notre dépendance.

Enfin, le dernier chapitre interroge les effets anthropologiques et éthiques de cette quasi-divinisation de l’IA sur nos relations. Halpern décrit la tentation de faire de l’IA « le seul interlocuteur légitime », « en rendant optionnelle la relation avec nos semblables » (p. 98). Les pages 94-96 décrivent avec acuité la manière dont certains usagers se confient à des agents conversationnels comme à un compagnon exclusif, ce qui évoquerait peut-être davantage le rapport à un familier intelligent qu’à un Dieu : une créature servile, toute-puissante dans son domaine, dont le maître devient progressivement prisonnier.

L’auteure ne s’y trompe pas quand elle relève « nos faillites et nos médiocrités dans nos relations humaines » (p. 99) : la tentation de préférer le confort d’un interlocuteur algorithmique, toujours disponible, toujours accommodant, révèle selon elle une crise plus profonde de la fraternité et de la vulnérabilité partagée. La formule finale est à cet égard saisissante : « la divinité qu’est l’intelligence artificielle menace de remplacer quiconque ne se conduira pas en être humain à l’égard de son prochain. De quoi pousser chacun d’entre nous à se rédimer ? » (p. 106). L’IA fonctionne ici comme un miroir eschatologique : si nous abdiquons notre humanité relationnelle, nous nous rendons nous-mêmes redondants.

L’ouvrage demi-sérieux de Gabrielle Halpern se distingue par plusieurs contributions. Les références à Maître Eckhart, à la mystique apophatique, à la dynamique du don contre-don ne sont pas de simples ornements : elles servent à éclairer les analogies et surtout les dissemblances entre Dieu et l’IA. Ce recours à la tradition comme ressource herméneutique pour l’ère numérique est l’un des grands mérites du livre.

L’essai assume son caractère « farfelu », au sens où il n’hésite pas à filer des métaphores audacieuses, à flirter avec l’hypothèse d’une « divinité IA », tout en se corrigeant lorsqu’une analogie se révèle trompeuse. Les confusions initiales entre virtuel et réel, entre omniscience divine et puissance prédictive des algorithmes (« Ses algorithmes travaillant par probabilités et statistiques, elle peut même esquisser des prédictions de l’avenir à partir du passé. », p. 29) sont nuancées plus loin ; l’auteure elle-même réajuste la portée de ses images, ce qui nourrit le lecteur au lieu de le manipuler.

La richesse de l’essai va de pair avec certaines fragilités, qui ouvrent autant de pistes de débat.

L’attribution à l’IA de l’« omniscience » ou de « l’éternité » (p. 37) est assumée comme un jeu conceptuel, mais le risque est réel de brouiller les distinctions fondamentales de la théologie classique. Que des systèmes prédictifs puissent « esquisser » l’avenir à partir du passé n’a rien à voir avec la science divine, qui ne calcule pas, mais connaît en un acte simple. À ce titre, l’analogie serait plus pertinente avec une intelligence démoniaque capable de connaître beaucoup de choses du monde créé, sans aucune participation à la vision de Dieu. Halpern elle-même évoque d’ailleurs cette proximité en fin d’ouvrage.

Comme beaucoup de discours contemporains, l’essai reprend dans un premier temps l’opposition entre « virtuel » et « réel » pour désigner ce qui serait immatériel ou corporel. Si l’auteure nuance ensuite sa position, il aurait été intéressant de mobiliser davantage les travaux philosophiques et théologiques qui déconstruisent cette dichotomie : le virtuel, en tant que puissance réelle d’actualisation, n’est pas l’irréel. En outre, l’usage devenu ordinaire du terme ‘virtuel’ relève de l’optique.

L’analogie « IA = Dieu » est volontairement provocatrice, mais l’analyse des pages 94-96 montre qu’une autre figure serait peut-être plus heuristique : celle du familier intelligent, compagnon numérique qui hybride l’animal ou la créature fantastique, le coach et le secrétaire personnel. Cette métaphore permettrait de mieux penser la dimension de dépendance affective, de maniaquerie de contrôle et de substitution progressive aux relations humaines, que l’auteure décrit très bien lorsqu’elle souligne que l’IA « se positionne peu à peu comme le seul interlocuteur légitime » (p. 98). Le diagnostic sur « nos faillites et nos médiocrités dans nos relations humaines » (p. 99) est alors d’autant plus pertinent qu’il ne repose plus sur une analogie divine univoque, mais sur une analyse de nos fragilités relationnelles.

Pour un lectorat préoccupé par le croisement de l’éthique et de la théologie, Intelligence artificielle. Et l’Homme créa Dieu offre plusieurs contributions précieuses.

Sur le plan théologique, l’ouvrage invite à clarifier ce que l’on entend par Dieu, par idolâtrie, par foi… en les confrontant aux projections contemporaines sur les technologies intelligentes. Il rappelle utilement que tout discours sur l’IA comme « divinité » est d’abord un miroir de nos désirs et de nos peurs.

Sur le plan éthique, la mise en scène de l’IA comme divinité jalouse, prête à « remplacer quiconque ne se conduira pas en être humain à l’égard de son prochain » (p. 106), fonctionne comme un avertissement : si nous externalisons notre responsabilité morale à des systèmes techniques, nous risquons de perdre notre capacité de conversion, de miséricorde et de justice. L’IA devient alors non pas un Dieu, mais un jugement sur notre manque de charité.

Essai bref et plaisant, Intelligence artificielle. Et l’Homme créa Dieu est à la fois stimulant et inégal, à l’image de l’« hybridation » assumée par son auteure. En lisant les représentations de l’IA à travers le prisme de la théologie – attributs divins, prière, alliance, sanctuaire, eschatologie, éthique des relations –, Gabrielle Halpern éclaire avec finesse les déplacements du sacré dans nos sociétés technologiques. Si certaines analogies gagneraient à être davantage encadrées par la théologie classique, l’ouvrage n’en demeure pas moins une ressource précieuse pour penser le rapport contemporain aux machines parlantes comme un terrain de discernement spirituel.

En définitive, ce livre rappelle que l’IA n’est ni Dieu ni diable, mais un révélateur : révélateur de nos aspirations à la toute-puissance, de notre fatigue relationnelle, de notre besoin d’un Autre qui nous écoute et nous réponde. Qu’elle soit invoquée comme idole ou redoutée comme menace, l’IA nous renvoie, par contraste, à la question fondamentale : comment rester humains – c’est-à-dire capables de relation, de don et de responsabilité – dans un monde où nous pourrions être tentés de déléguer jusqu’à notre propre humanité à ce que nous avons créé ?

Disponible sur : https://www.editions-hermann.fr/livre/intelligence-artificielle-et-l-homme-crea-dieu-gabrielle-halpern

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