Jean Paul II, Centesimus annus

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Jean-Paul II, Centesimus annus, 1991.

Publiée le 1er mai 1991, à l’occasion du centenaire de Rerum novarum (1891), l’encyclique Centesimus annus de Jean Paul II s’inscrit dans le cœur du magistère social de l’Église catholique. Elle intervient dans un moment historique singulier : effondrement des régimes communistes d’Europe de l’Est, triomphalisme libéral, mondialisation financière accélérée. Jean Paul II propose à la fois un bilan d’un siècle de doctrine sociale et une relecture théologique des mutations du capitalisme contemporain.

Si le texte dialogue d’abord avec la première révolution industrielle, ses catégories – primat de la personne humaine, centralité du travail, critique des « structures de péché » (no 38), articulation solidarité/subsidiarité – se révèlent étonnamment fécondes pour éclairer ce que l’on appelle aujourd’hui le capitalisme technologique et l’économie de la connaissance. L’encyclique devient alors un repère théologique majeur pour l’éthique de la numérisation, de l’intelligence artificielle et des dispositifs algorithmiques, et ce jusque dans le champ éducatif.

Rerum novarum répondait, en 1891, au conflit explosif entre capital et travail et à la misère ouvrière des sociétés industrielles. Centesimus annus relit ce geste fondateur « à cent ans de distance », en tenant compte des événements de 1989 et de l’effondrement du « socialisme réel ». L’encyclique condamne sans ambiguïté les régimes totalitaires marxistes, mais refuse tout autant de sacraliser le modèle capitaliste réellement existant, en particulier dans sa version néolibérale.

Jean Paul II situe nettement la doctrine sociale comme partie intégrante de la mission évangélisatrice de l’Église : analyser les signes des temps, juger à la lumière de l’Évangile, proposer des orientations pour la vie sociale. Centesimus annus n’est donc pas un traité économique, mais un acte de discernement théologique sur l’ordre économique et politique contemporain.

Sans détailler article par article, on peut repérer quelques grands foyers thématiques. D’abord, la mémoire de Rerum novarum et le développement du corpus de doctrine sociale (rappel de la dignité du travail, du droit de propriété, des associations, de la justice sociale). Ensuite, la critique du communisme et la relecture de sa chute, en lien avec les droits de l’homme, la liberté religieuse et le rôle des mouvements sociaux pacifiques. Également, l’analyse du capitalisme et de l’économie de marché : reconnaissance de ses potentialités, mais critique de sa réduction économiciste de l’humain et de ses exclusions. Aussi, la propriété privée, la destination universelle des biens et le primat du travail humain : la personne, sa créativité et son savoir deviennent la ressource principale de la production. Encore, l’État, la société civile, la culture : articulation entre subsidiarité et solidarité, mise en valeur des corps intermédiaires, rôle de la culture comme milieu de sens.

La thèse centrale est claire : la « question sociale » n’est pas résolue par la victoire du marché sur le communisme ; elle se reconfigure dans des formes nouvelles d’exclusion, d’inégalités et de vulnérabilité, qui exigent une conversion éthique, culturelle et éducative.

Dans la continuité de l’ensemble de son magistère, Jean Paul II oppose à la double réduction marxiste (l’homme défini par sa classe) et libérale (l’homme réduit à l’homo oeconomicus) une anthropologie personnaliste : la personne est sujet de travail, de culture, de relation et de transcendance, et non simple variable d’ajustement d’un système.

Cette insistance est décisive pour toute réflexion éthique : ni l’État, ni le marché, ni la technologie ne peuvent prétendre être l’horizon ultime de l’humain. Là se joue une première critique implicite de tout « solutionnisme technologique », l’extropianisme, qui ferait des dispositifs numériques la réponse définitive à la pauvreté, à l’ignorance ou à la fragilité.

L’encyclique opère une distinction remarquée entre économie de marché et capitalisme comme idéologie. Jean Paul II reconnaît au marché une capacité d’allocation efficace des ressources et d’initiative, à condition qu’il soit encastré dans un cadre juridique et éthique orienté vers le bien commun. En revanche, il critique vigoureusement le capitalisme lorsqu’il absolutise la logique du profit, ignore la destination universelle des biens, marginalise les plus pauvres et détruit les liens sociaux. La dénonciation des « structures de péché » – formes institutionnelles d’injustice et de domination – ouvre à une lecture structurelle des désordres économiques, au-delà des seuls manquements individuels.

L’un des passages les plus prophétiques pour notre époque concerne la transformation des facteurs de production : « aujourd’hui le facteur décisif est de plus en plus l’homme lui-même, c’est-à-dire sa capacité de connaissance qui apparaît dans le savoir scientifique, sa capacité d’organisation solidaire et sa capacité de saisir et de satisfaire les besoins des autres. » (no 32)

Le pape anticipe ici la montée de l’économie de la connaissance : le savoir, l’inventivité, les compétences relationnelles deviennent la clé de la richesse. Mais il note aussitôt que la majorité des personnes n’ont ni l’accès aux savoirs, ni les moyens d’entrer dans ce monde de la technologie et de l’intercommunication, d’où une nouvelle forme de marginalisation.

L’exigence de justice devient alors stricte obligation de vérité : il faut aider les plus fragiles à acquérir les compétences nécessaires pour participer à cette nouvelle économie, sans quoi le fossé se creuse entre membres du cercle intérieur hautement qualifiés et exclus durablement précarisés.

On entre ici au cœur des enjeux contemporains d’éducation, de formation et de justice cognitive, particulièrement aigus dans le contexte numérique et algorithmique.

Si Centesimus annus répond en premier lieu au capitalisme industriel et financier du tournant des années 1990, sa grille de lecture se transpose remarquablement à la révolution numérique / algorithmique.

À la production industrielle de masse se substituent aujourd’hui des formes de capital plus diffuses : données personnelles, infrastructures de réseau, puissances de calcul, plateformes d’intermédiation. L’intelligence artificielle et les grands modèles de langage réorganisent la division du travail, l’accès à l’information, la circulation des savoirs. La thèse de Centesimus annus selon laquelle le savoir, la technologie et la compétence deviennent plus déterminants que la propriété foncière trouve ici une confirmation spectaculaire.

Mais l’encyclique suggère aussi que ces ressources doivent être socialement partagées, et non concentrées entre les mains de quelques acteurs dominants. Le risque contemporain est celui d’un capitalisme de surveillance et d’une oligarchie des plateformes, où les « structures de péché » prennent la forme de monopoles informationnels, de dépendance attentionnelle et de nouvelles exclusions scolaires et professionnelles.

Transposée au numérique, la catégorie de « structures de péché » permet de lire les architectures techniques qui capturent et monétisent l’attention, les systèmes algorithmiques opaques qui reproduisent ou amplifient des discriminations, ainsi que les logiques d’optimisation qui sacrifient les plus vulnérables ou les « non rentables ».

La responsabilité morale ne se réduit pas aux usages individuels (surconsommation d’écrans, addiction…) mais s’étend à la conception des systèmes, aux modèles d’affaires et aux régulations publiques. L’exigence d’une éthique des structures, déjà présente dans Centesimus annus, devient cruciale pour juger le capitalisme technologique et ses promesses de « progrès » automatique.

L’encyclique rappelle avec force le principe de subsidiarité : une instance supérieure ne doit pas se substituer abusivement à une instance inférieure dans ce qu’elle peut faire par elle-même. Dans l’univers numérique, ce principe se traduit par la valorisation des initiatives locales (communs numériques, logiciels libres, pédagogies de projet), la méfiance envers la centralisation des décisions par quelques grandes entreprises ou États, la reconnaissance du rôle des communautés éducatives, chercheurs, associations, Églises, dans la définition des normes d’usage de l’IA, des plateformes éducatives…

Subsidiarité et solidarité deviennent alors des critères pour évaluer la moralité du capitalisme technologique : soutient-il la créativité des personnes et des communautés, ou les rend-il dépendantes d’écosystèmes fermés ?

Même si Centesimus annus ne développe pas un traité d’éducation, ses analyses offrent une base solide pour une pédagogie chrétienne à l’ère numérique.

L’affirmation que le principal facteur de production est désormais le savoir et la compétence appelle une redéfinition de la mission éducative : il ne s’agit pas seulement de préparer des « ressources humaines » adaptées au marché, mais de former des sujets capables de juger, de créer et de coopérer, dans une perspective de bien commun.

Dans le contexte de l’IA générative et des plateformes éducatives, cela implique d’une part, de ne pas déléguer aux machines l’ensemble des opérations cognitives au risque d’une « spoliation cognitive » où l’élève perd le goût et l’habitude de penser par lui-même, d’autre part, d’articuler formation technique (compétences numériques) et formation éthique (discernement, responsabilité, sens de la justice), et encore de veiller à ce que l’accès aux savoirs numériques ne creuse pas davantage les fractures sociales, mais devienne un levier de justice éducative.

Jean Paul II insiste sur l’importance de la culture comme lieu où se joue la dignité humaine : l’homme ne peut être compris sur la base de l’économie seule, ni défini par son appartenance de classe, mais dans sa culture (cf. no 24).

Transposé à l’ère numérique, cela signifie que les environnements éducatifs doivent être pensés comme des milieux de culture, non comme de simples marchés de contenus. Cela veut aussi dire que l’école catholique ne peut se contenter d’« intégrer le numérique » ; elle doit en interroger les imaginaires, les anthropologies implicites et les promesses de salut (techno-messianisme, solutionnisme, optimisation permanente). C’est pourquoi les pédagogies doivent aider les jeunes à articuler foi, raison et technique, en reconnaissant le potentiel des outils numériques sans abdiquer la primauté de la personne et de la relation.

En continuité avec Rerum novarum, l’encyclique réaffirme l’option préférentielle pour les pauvres et appelle les sociétés à réduire les formes anciennes et nouvelles d’exclusion.

Dans une économie de la connaissance fortement numérisée, cela se traduit par la lutte contre la fracture numérique (accès aux équipements, aux réseaux, aux compétences), l’attention aux élèves les plus vulnérables, que les dispositifs technologiques peuvent écraser (surveillance, scoring, tri algorithmique), ainsi que la promotion de pédagogies coopératives où les outils numériques servent la solidarité plutôt que la compétition.

L’économie de la connaissance ne peut être moralement acceptable que si elle devient une économie de la connaissance partagée, et non l’accaparement des savoirs, des données et des compétences par une élite connectée.

À plus de trente ans de distance, Centesimus annus apparaît moins comme un document daté par la chute du communisme que comme un texte structurant pour penser le discernement chrétien face aux formes successives du capitalisme : industriel, financier, puis numérique et cognitif. En rappelant que la personne humaine — dans sa dignité et sa vocation transcendante — demeure le critère ultime de jugement, que le travail, la créativité et le savoir sont des lieux de co-création et non de pure extraction de valeur, que le marché ne peut être moralement défendable que s’il est encastré dans une culture de la solidarité, de la subsidiarité et du bien commun, l’encyclique fournit des repères puissants pour une lecture morale du capitalisme technologique et de l’économie de la connaissance. Elle invite théologiens, éducateurs, chercheurs en éthique du numérique à ne pas séparer la réflexion sur l’IA, les plateformes et les algorithmes d’une interrogation plus profonde sur ce que nous faisons de la liberté, du travail, du savoir et de la solidarité.

Pour le champ éducatif, Centesimus annus encourage enfin à concevoir l’école – et tout particulièrement l’école catholique – comme un lieu où l’on apprend à habiter avec justesse cette nouvelle « question sociale numérique » : en formant des sujets capables de maîtriser les outils, de résister aux structures de péché, et de mettre la connaissance au service d’une véritable communion humaine.

En ligne sur : https://www.vatican.va/content/john-paul-ii/fr/encyclicals/documents/hf_jp-ii_enc_01051991_centesimus-annus.html

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