Pie XI, Quadragesimo anno, 1931.
Quadragesimo anno est publiée en 1931, alors que la Grande Dépression met à nu les fragilités d’un capitalisme dérégulé, tandis que se renforcent des alternatives autoritaires : communisme soviétique, fascisme italien, national-socialisme allemand. Pie XI entend « actualiser » le diagnostic de Léon XIII et approfondir les fondements théologiques de la doctrine sociale de l’Église.
L’encyclique se déploie en quatre grands mouvements. Une relecture de Rerum novarum et de ses fruits (organisation ouvrière, législation sociale, développement du magistère social). Une analyse de la situation économique contemporaine : transformation du capitalisme, financiarisation, montée des monopoles et des cartels. La formulation de principes d’organisation sociale : justice sociale, ordre corporatif, solidarité, subsidiarité. Des orientations pratiques pour les États, les corps intermédiaires, les travailleurs et les employeurs.
Le texte associe étroitement analyse économique, discernement moral et théologie de la société : il s’agit de relire des réalités historiques à la lumière d’une anthropologie chrétienne de la personne et du bien commun.
Quadragesimo anno reprend la critique léonine de l’exploitation, mais la déplace sur le terrain structurel : Pie XI insiste sur la transformation du capitalisme concurrentiel en un régime dominé par de vastes organisations économiques (cartels, trusts, holdings). L’encyclique souligne que la « libre concurrence » a tendu à s’auto-détruire, donnant lieu à une « concentration des richesses, mais encore l’accumulation d’une énorme puissance, d’un pouvoir économique discrétionnaire, aux mains d’un petit nombre d’hommes » (no 113), au point de constituer une sorte de dictature économique qui domine l’État lui-même.
Cette dénonciation anticipe nombre d’analyses contemporaines sur les oligopoles financiers ou, aujourd’hui, sur les plateformes numériques. La concentration du capital et du crédit permet une prise de contrôle de secteurs entiers de l’économie. L’État, loin de réguler, est parfois capturé par ces pouvoirs économiques. Les travailleurs, mais aussi les petits entrepreneurs et les familles, se retrouvent dépendants de décisions prises très loin d’eux, selon une rationalité purement financière.
La critique est éthique (atteinte à la justice), théologique (violation de la dignité de la personne créée à l’image de Dieu) et, déjà, pédagogique : Pie XI souligne combien cette situation déforme la compréhension que les hommes se font du travail, de la propriété et du bien commun, appelant une formation des consciences à la hauteur de ces enjeux.
Face à cette dérive, l’encyclique rejette tout autant le socialisme collectiviste que le libéralisme économique. Sans reprendre ici toute la critique du marxisme, Quadragesimo anno voit dans la collectivisation intégrale des moyens de production une atteinte directe à la liberté, à la responsabilité personnelle et au droit de propriété, qui est maintenu mais strictement articulé à la destination universelle des biens.
En ce sens, l’encyclique cherche une voie médiane, non pas de compromission, mais de reconstruction d’un ordre social où ni l’État ni le marché ne monopolisent l’initiative sociale.
Quadragesimo anno est surtout connue pour avoir donné sa formulation classique au principe de subsidiarité (cf. no 88), appelé à devenir un pilier de la doctrine sociale et, plus largement, de la pensée politique européenne (notamment dans les traités de l’Union européenne). Le texte affirme, de manière devenue canonique, que ce qu’une communauté de rang inférieur est capable de faire ne doit pas être retiré à son initiative et confié à une instance de rang supérieur. Le rôle des instances supérieures (État, grandes organisations) est de fournir un « subsidium », un soutien, lorsque les niveaux inférieurs n’y suffisent plus, non de se substituer à eux. La subsidiarité comporte une dimension verticale (répartition des compétences entre échelons – famille, associations, collectivités, État) et horizontale (reconnaissance d’une pluralité de sphères sociales relativement autonomes : famille, Église, syndicats, entreprises, universités, etc.).
Ce principe est pensé explicitement comme un antidote à la double concentration dénoncée plus haut : d’une part, la concentration économique due à l’agrégation du capital dans quelques groupes dirigeants et d’autre part, la concentration étatique quand l’État se substitue à la société civile en absorbant tâches et responsabilités.
Quadragesimo anno insiste sur le fait qu’un tel étatisme, loin de protéger les faibles, finit par écraser la société sous une masse de tâches impossibles à gérer, affaiblissant la responsabilité et la liberté des corps intermédiaires.
En ce sens, l’encyclique formalise une théologie politique de la pluralité sociale, où la dignité de la personne se réalise dans une trame d’appartenances diversifiées, et non dans un tête-à-tête avec l’État ou le marché.
Quadragesimo anno est sous-tendue par une anthropologie chrétienne claire : la personne humaine est image de Dieu, douée de raison, de liberté et de sociabilité. De plus, le travail est participation à l’œuvre créatrice de Dieu, non simple marchandise. Enfin, le bien commun n’est pas la somme des intérêts particuliers, mais la trame de conditions sociales qui permettent à chacun de se déployer selon sa vocation propre. Cette anthropologie conduit à une éthique où justice sociale, solidarité et subsidiarité sont indissociables : on ne peut protéger la dignité des plus vulnérables sans à la fois limiter la concentration des pouvoirs et promouvoir les initiatives de proximité.
Même si l’encyclique ne consacre pas de chapitre autonome à l’école, elle est profondément éducative dans son intention puisqu’elle suppose la formation d’une conscience sociale chez les chrétiens : employeurs, travailleurs, responsables politiques, éducateurs. Elle appelle à des corps intermédiaires formateurs : syndicats, associations professionnelles, œuvres catholiques, mouvements de jeunesse, qui ont une mission d’éducation à la solidarité, au travail bien fait, à la responsabilité. Elle insiste sur le rôle des universités et des chercheurs en économie et en sciences sociales, qui doivent contribuer à penser des structures justes et non se mettre au service des seuls intérêts financiers. Quadragesimo anno peut ainsi être lu comme un appel à développer une éducation à la citoyenneté économique, à la lecture critique des structures, et à la participation responsable dans les entreprises, les syndicats, les collectivités locales.
Même si l’encyclique s’adresse au monde de la grande industrie et de la finance des années 1930, plusieurs axes sont d’une étonnante actualité dans le contexte de la révolution numérique et algorithmique. La dénonciation d’une concentration de richesses et de pouvoir entre les mains de quelques-uns trouve aujourd’hui un écho évident dans l’emprise de quelques grandes plateformes sur l’économie numérique avec le contrôle de l’infrastructure de communication, de l’attention et des données personnelles mais aussi la capacité d’influer sur les politiques publiques, les normes techniques, les imaginaires culturels. La catégorie de « dictature économique », forgée pour décrire les cartels industriels et financiers, peut éclairer la situation d’un capitalisme de surveillance, où la captation de données et l’algorithmisation des décisions créent de nouvelles formes de dépendance.
Le principe de subsidiarité, lui, offre un repère précieux pour penser la gouvernance des systèmes d’IA et des environnements numériques. Il invite à ne pas confier aux grandes plateformes ou aux appareils d’État ce que des communautés locales, des établissements scolaires, des équipes pédagogiques, des familles peuvent faire elles-mêmes (définir des règles d’usage, élaborer des projets éducatifs, choisir des outils). Il suggère de concevoir des architectures techniques où la décision humaine de proximité n’est pas écrasée par des systèmes automatiques globaux, mais soutenue par eux.
Dans un cadre éducatif, cela signifie que l’IA ne devrait pas déposséder enseignants et élèves de leur capacité de jugement et de délibération, mais jouer un rôle de « subsidium » : aide, soutien, mise à disposition de ressources, sans substitution pure et simple au travail de pensée.
Enfin, Quadragesimo anno rappelle que toute réforme des structures économiques et sociales suppose une transformation des mentalités, une éducation patiente aux exigences du bien commun. Former à la lecture critique des dispositifs techniques (plateformes, IA génératives, algorithmes d’évaluation), comme on formait autrefois à l’analyse des rapports de production. Développer une éthique de l’usage : apprendre à discerner quand et comment déléguer à la machine, et quand maintenir un espace de décision humaine non automatisée. Promouvoir, dans les curriculums, une culture de la subsidiarité : apprentissage de la responsabilité à son niveau propre, articulation entre initiatives locales et cadres plus larges (établissement, système éducatif, régulations nationales et internationales).
D’un point de vue universitaire, Quadragesimo anno demeure une source majeure pour la réflexion au croisement de l’éthique, de la théologie et de l’éducation. Cette encyclique propose une analyse structurelle de l’économie, qui ne se réduit ni à la morale individuelle ni à la pure technique économique. Elle formalise un principe de subsidiarité dont la fécondité s’est vérifiée bien au-delà du champ catholique. Elle articule critique de la concentration des pouvoirs et affirmation positive de la valeur des corps intermédiaires, offrant ainsi un cadre pour penser éducations populaires, vie associative, pratiques collaboratives. Dans la perspective qui est la nôtre, l’encyclique fournit un socle normatif pour penser, aujourd’hui, l’éthique de la gouvernance numérique, de l’intelligence artificielle, et des dispositifs éducatifs technologiques.
On peut néanmoins relever plusieurs limites. D’abord, la proposition corporatiste (organisation professionnelle en corps intermédiaires reconnus) reste liée à un contexte historique et peut apparaître ambiguë, certains régimes autoritaires ayant revendiqué un « corporatisme » de façade. Ensuite, la réflexion sur l’État oscille entre critique de l’étatisme et appel vigoureux à la régulation, sans toujours clarifier les conditions concrètes d’un État garant de la justice sociale sans dérive bureaucratique. Par ailleurs et du point de vue éducatif, l’encyclique ne développe pas un véritable programme pédagogique ; ce sont les institutions ultérieures (mouvements d’Action catholique, écoles, universités) qui traduiront ses intuitions en pratiques formatrices.
Ces limites n’enlèvent rien à la valeur structurante du texte, mais invitent à une relecture critique, notamment à la lumière des développements ultérieurs du magistère (Mater et magistra, Populorum progressio, Centesimus annus, Laudato si’, Fratelli tutti).
Quadragesimo anno apparaît ainsi comme une charnière de la Doctrine Sociale de l’Église (DES). Cette encyclique systématise et approfondit l’intuition de Rerum novarum, en analysant les nouvelles formes de domination économique et en dénonçant la dictature économique née de la concentration des pouvoirs. Elle formalise le principe de subsidiarité, qui deviendra un repère incontournable pour penser la répartition des responsabilités entre individus, corps intermédiaires et État. Elle offre un cadre éthico-théologique où l’éducation, la formation des consciences et le développement d’une culture sociale chrétienne sont des conditions essentielles de toute réforme durable.
Quadragesimo anno mérite d’être relue non comme un document historique figé, mais comme une ressource herméneutique pour penser la révolution numérique et algorithmique : contre les nouvelles concentrations de pouvoir que sont les oligopoles de la donnée et de l’IA, elle rappelle la centralité de la personne, la valeur des communautés de proximité et l’exigence d’une éducation à la responsabilité, à la justice et au bien commun.
En ligne sur https://www.doctrine-sociale-catholique.fr/les-textes-officiels/196-quadragesimo-anno






Laisser un commentaire